Historiette du Japon: Chapitre 5

« Someday, when all your civilization and science are likewise swept away, your kind will pray for a man with a sword. »

1853 - le début de la fin pour les samurai. Préparez vos mouchoirs, c'est le moment tragique. En même pas vingt ans, le pouvoir du shogun, et, par là, les samurais, va s'éteindre, et l'Empereur va de nouveau être à la tête du pays. C'est une période que je trouve proprement fascinante, j'espère que vous m'excuserez si je ne résiste pas à la tentation de rentrer dans certains détails. L'Histoire a retenu de cette transition qu'elle a été douce, sans heurts et pacifique, louant les capacités d'adaptation des Japonais - le nom même est "Restauration Meiji", pas "Révolution" ou "Guerre civile" - et rien ne serait moins faux.

Un matin de juillet, le Commodore Perry, de la marine américaine, débarque avec quatre cannonières à vapeur dans la baie d'Edo, la capitale. Il ouvre les négociations visant à faire sortir le Japon de son isolation, limitant le commerce avec l'extérieur (et, notamment, avec les puissances occidentales), en faisant preuve de la puissance de son artillerie embarquée, qui terrorise les Japonais. Autour du shogun, deux écoles s'opposent : ceux qui refusent entièrement de traiter avec les étrangers, au risque d'aller à la guerre, et ceux qui sont prêts à les accueillir. Dans ce camp-là d'ailleurs, il ne faut voir aucune forme d'amitié particulière. La plupart, conscients du danger que pose la technologie étrangère supérieure sur le pays, cherchent à compromettre afin d'apprendre pour mettre le Japon au même niveau que le reste du monde. Des intellectuels synthétisent tout cela en théorisant un Japon armé de "connaissances de l'ouest" et de la "morale de l'est", afin de "contrôler les barbares avec leurs propres méthodes". Leshogunat, séduit par cette option, et contraint par la "politique de la canonnière" de Perry et de ses successeurs, signe avec les États-Unis plusieurs traités de paix. Ces traités sont cependant dans les faits des conventions très inégales, semblables d'ailleurs au traité de Tianjin, signé entre la Grande-Bretagne et la Chine après la seconde guerre de l'opium, pendant la même année. Le Japon signe bien vite d'autres traités similaires avec les autres puissances (UK, France, Russie, Pays-Bas...). Ces traités ouvrent les grands ports japonais aux étrangers, les laissent libres de commercer, avec des taxes à l'import et à l'export extrêmement faibles.

L'ouverture du Japon à ce commerce extérieur incontrôlé entraîne une forte instabilité économique. Parallèlement, des tremblements de terre et de mauvaises récoltes à répétition font énormément augmenter le prix de la nourriture, qui n'en avait pas besoin vu l'inflation effrayante qui avait cours. Si le shogunat envoie de nombreuses missions, notamment en Allemagne et en France (une délégation participe à l'Exposition Universelle de 1867 à Paris) et tente de faire réviser les traités inégalitaires, son autorité décroit rapidement. On assiste de nouveau à un morcellement du Japon, les daimyos reprenant peu à peu leur indépendance. Schématiquement, ceux qui étaient dans le camp des vainqueurs à la bataille de Sekigahara en 1600, les fudai-daimyo, restent loyaux au shogun ; les autres, les tozama-daimyo qui avaient été placés dans les fiefs les plus lointains de la capitale, s'opposent au contraire résolument au shogunat. Les camps de Choshu, au sud-ouest de Honshu (l'île principale), Tosa sur l'île de Shikoku etSatsuma, à l'extrémité sud de l'île de Kyushu, sont les plus virulents dans leur opposition, et vont jouer un rôle déterminant dans les événements qui vont suivre.

Comme d'hab', une crise de succession au shogun vient rajouter de l'huile sur un feu crépitant. Si les fudai daimyo gagnent cette lutte de pouvoir, une purge brutale et sanglante des opposantsaccentue le ressentiment contre les Tokugawa, qui en sortent encore plus affaiblis. Le mouvement sonno joi, "Révérer l'Empereur, expulser les barbares !", devient un slogan de ralliement dans les provinces de CHoshu et de Satsuma. Cette philosophie, outre d'être un totale opposition avec la politique du shogunat, contient également une notion nationaliste forte - le caractère pour "barbare" comportant une notion péjorative de "race". Elle rassemble autour d'elle la plupart des castes guerrières, qui n'appréciaient pas de signer sous la contrainte, et qui voyaient en outre leurs pouvoirs et leurs prérogatives diminuer. La violence grandit contre les étrangers et ceux qui commercent avec eux. L'ambassade britannique se fait attaquer, lesignataire qui avait signé le "Traité d'amitié et de commerce" avec les américains se fait assassiner en pleine rue, l'ambassade américaine est incendiée... C'est également à cette occasion que les occidentaux découvrent le rituel du seppuku : en 1868, onze marins d'une frégate française qui mouillait dans la baie d'Osaka, sont tués par des guerriers de Tosa. L'ambassadeur de France au Japon proteste et exige un châtiment exemplaire : le daimyo deTosa, défiant, présente dès le lendemain vingt samourais jugés coupables, et condamnés à mort par seppuku. La magnanimité du capitaine de vaisseau, assistant à l'exécution volontaire, permet à neuf d'entre eux d'être graciés. D'autres témoignages insistent au contraire sur son effroi, les samourais dans une ultime bravade morbide, lui jetant leurs intestins à ses pieds. On peut lire d'ailleurs ses mémoires décrivant la scène sur le net.

L'opposition armée à l'influence occidentale dégénère alors en réelle guerre civile lorsquel'Empereur Komei, rompant avec des siècles de tradition - l'Empereur n'avait pas reigné effectivement sur le Japon depuis 800 ans ! - prend un rôle actif dans les affaires d'État. Il reprend le slogan "sonno joi" en proclamant en 1863 l'ordre (divin) d'expulser les barbares, défiant par là ouvertement la politique du shogunat. Le clan Choshu suit cet ordre à la lettre et fait tirer sans avertissement sur tous les navires étrangers qui tentaient de traverser le détroit de Shimonoseki, entre l'île de Kyushu et l'île d'Honshu. Petite anecdote : Choshu tire avec d'antiques canons (certains en bois), datant d'avant 1600, construits pendant l'ère Sengoku. En quelques semaines, des navires américains, français, hollandais et britanniques se font tirer dessus, avec une artillerie antédiluvienne. Quelques jours plus tard, l'ordre est donné d'aller châtier ces insulaires têtus et sous-développés : c'est la bataille de Shimonoseki, un combat peu connu - et plutôt inégal - dans lequel des frégates d'un peu toutes les nations vont bombarder les forteresses japonaises. La portée des canons occidentaux dépasse de loin celle des pétoires japonaises vieilles de trois siècles. Les français débarquent d'ailleurs quelques hommes pour sécuriser le détroit, et capturent les pièces d'artillerie japonaise. Vous pouvez voir ces canons exposés devant la porte nord des Invalides, devant le Musée de la Guerre, et vous amuser à discerner le blason de Choshu gravé à côté de leurs bouches. En passant, un diplomate britannique brillant, Sir Ernest Satow voyage dans une des frégates anglaises. Il deviendra par la suite et jusqu'en 1900 l'ambassadeur de Londres au Japon, et, par son journal (A Diplomat in Japan), donne un témoignage de première main passionnant sur cette période trouble de transition.

Le Japon est divisé en deux groupes : l'un, pro-shogun, centré sur la capitale Edo (l'actuelle Tokyo) et l'autre, anti-shogun, donc pro-empereur, unissant les clans de l'ouest et du sud du Japon. Les deux partis prennent des mesures fortes pour accroître leurs influences respectives. Le bakufu ainsi envoie des marins étudier dans les écoles navales occidentales, et s'allie avec la France (qui, l'histoire le montrera, aura parié sur le mauvais cheval) pour construire notamment des arsenaux et moderniser son armée. Tiens, autre anecdote... Vous souvenez-vous de cette purge du Dernier Samourai avec Tomtom Cruise ? La vérité n'est pas totalement loin de ce qui est montré dans le flim, et le personnage joué par le beau gosse aux yeux bleus a réellement existé - sauf qu'il était français. Il s'appelait Jules Brunet, un officier artilleur de l'armée de Napoléon III en charge de moderniser l'armée du shogun, dont nous parlerons un peu plus bas. La coalition impériale de son côté n'était pas en reste : poussée par des visionnaires commeSakamoto Ryoma ou Saigo Takamori, des experts américains et britanniques aident à former une nouvelle armée, issue de toutes les strates de la population, et achètent des mitrailleuses, des obusiers et des navires de guerre, notamment au marchant écossais Thomas Glover. C'est cet écossais qui a aidé à fonder ce qui deviendra la compagnie Mitsubishi et la Brasserie Japonaise - laquelle arborera en hommage à Glover une moustache sur ses bouteilles de Kirin. C'est lui aussi qui, à la suite d'une affaire avec une courtisane, a inspiré Puccini pour écrireMadame Butterfly.

Un mot sur Sakamoto Ryoma. Né dans le fief de Tosa, épéiste confirmé, il s'engage vite dans le patriotisme anti-étrangers et choisit d'assassiner Katsu Kaishu (dans quelle couleur l’écrire ?), un officiel haut-gradé du shogunat, et fervent partisan de l'occidentalisation et de la modernisation du Japon. Il entre dans sa maison au crépuscule armé simplement d'un sabre court, et le surprend en train de lire un traité de droit maritime néerlandais. "Je ne suis pas armé, et j'aimerai finir ce livre avant de mourir. Quelle différence cela fait-il pour toi, que je meure maintenant ou dans quelques heures ? Je te jure, sur mes ancêtres, de ne pas fuir quand le soleil se lèvera", lui lance le conseiller. Si la légende dit vrai, Katsu Kaishu réussit à persuader Ryoma de la futilité qu'il avait à combattre les pouvoirs occidentaux au vu de l'état du Japon de l'époque, et de la nécessité pour le pays d'avoir un projet à long terme. À l'aube, Ryoma devient l'assistant et le protégé de Kaishu (qui deviendra d'ailleurs, en 1873, le ministre de la Marine Impériale). Ryomameurt hélas avant d'avoir vu l'impact de ses actions et de ses convitions, à 31 ans, dans une auberge à Kyoto, assassiné par une milice shogunale bien connue par les amateurs de flims de sabre et de mangas, le Shinsengumi.

En effet, devant l'agitation dans sa capitale, créée notamment par d'anciens samourais, leshogunat fonde de nombreuses milices indépendantes, chargées de maintenir l'ordre. Ces milices, extrêmement organisée et régies sur un code d'honneur strict, sont constituées de samourais très compétents, l'entrée se faisant sur une évaluation du niveau de kenjutsu (de sabre). Dans les faits, ces épéistes d'élite se comportent de la même manière qu'une mafia : assassinats, extorsions, chantages, intimidations, actes terroristes... étaient fréquents. C'est cependant là une autre preuve de la différence fondamentale qui existe entre les morales japonaise et occidentale : la plus connue de ces milices, le Shinsengumi, arborait en effet sur les vestes de chacun de ses membres l'idéogramme makoto, la "sincérité" dont nous parlions tantôt, écrit en traits d'or sur fond rouge. Une autre de ses milices, les hitokiri (mot-à-mot, "coupeurs de gens"), contenait quatre escrimeurs d'élite dont un Tanaka Shinbei dont je raconte une anecdote captivante tout à la fin du chapitre. Enfin, faut juste que je n'oublie pas de l'écrire, quoi.

C'est Saigo Takamori, un colosse taciturne et colérique, du domaine de Satsuma, qui prend la tête des troupes impériales nouvellement formées. Menacé par une action militaire imminente, le shogun abdique en 1867 et rend le pouvoir à l'Empereur Komei. Dans la foulée, l'Empereur Komei meurt (probablement assassiné d'ailleurs par des extrémistes de Choshu, craignant une alliance entre l'Empereur et le shogun) et est remplacé par son jeune (15 ans) fils qui sera connu sous le nom d'Empereur Meiji. L'Empereur Meiji se suffit de ce transfert d'autorité, mais Saigo tempête et exige que que le shogun soit privé de son armée, de ses terres et de son titre, et devienne un simple daimyo. Le shogun refuse, et le Japon plonge dans une guerre civile, la guerre du Boshin.

En janvier 1868, les forces du shogunat attaquent les forces de Choshu et de Satsuma, menées par Saigo, à l'entrée de Kyoto. Même si l'armée shogunale compte 15 000 hommes, certains formés par des experts français, la majorité d'entre elle reste d'anciens samurai. Les forces impériales, comptant moins de 5 000 hommes, possédait cependant des fusils, des mitrailleuses et une artillerie technologiquement supérieurs, et une armée globalement mieux disciplinée - et moins encline aux charges héroïques et honorables, quoique tactiquement peu efficaces... C'estKastu Kaishu (le "Bismarck japonais") qui négocie avec Saigo la capitulation d'Edo, en mai. Désorganisée, démotivée et sans ressources, l'armée shogunale essuie les défaites et fuit toujours plus au nord. Quelques centaines de soldats fondent la République d'Ezo à Hokkaido (l'île tout au nord du Japon). Parmi ces hommes, l'ancien commandant-en-chef du Shinsengumi, et cinq capitaines français, dont Jules Brunet dont nous parlions plus haut. Anecdote amusante, au début du conflit, les Français envoyèrent à Napoléon III une lettre. La France, comme les autres puissances occidentales, s'étant déclarée comme neutre, ils devaient quitter l'armée française pour y participer. Cette lettre de démission indique explicitement qu'ils estimaient que les qualités d'honneur, de valeur et de dignité, si importantes pour un militaires, étaient plus prononcées ici au Japon que dans l'armée française. À un contre trois, les dernières forces moribondes rebelles se font décimer, en dépit de la forteresse en étoile, construite sur des plans de Vauban. Certains conseillers français restent au Japon, Brunet rentre et, en dépit de la requète japonaise d'être jugé comme traître, le soutien populaire dont il jouit force l'armée française de le cacher pendant quelques années, le temps que l'affaire se tasse.

La victoire sur tout le territoire acquise, le nouveau gouvernement, avec l'Empereur Meiji à sa tête (quoiqu'à 15 ans, la tête était plus symbolique qu'autre chose) s'efforce de moderniser le pays. L'indépendance des domaines est petit à petit supprimée, et la classe des samourai est abolie, par des édits successifs : interdiction de porter le chignon, les sabres, suppression de leurs privilèges, autorisation des classes populaires d'avoir un nom de famille... Saigo Takamori, qui avait mené les troupes impériales pendant la guerre du Boshin, rejoint un poste-clef dans le gouvernement, et demande la clémence pour les anciens partisans au shogun. Le gouvernement impérial fait petit à petit glisser sa politique initiale d'"expulser les barbares !" en cherchant de plus en plus à construire une nation forte, similaire aux puissances occidentales. Mais la notion de "nation forte" divise le gouvernement naissant : certains considèrent qu'il faut moderniser le pays, avec des projets publics de grande ampleur (télégraphe, chemin de fer...), d'autres, commeSaigo, insistent qu'il s'agit de posséder une armée puissante. Ce dernier propose d'ailleurs d'envahir la Corée, suite à son refus de reconnaître l'Empereur Meiji comme chef d'État. nt se propose même d'aller en Corée en temps qu'ambassadeur, et de se comporter de manière si outrancière que les Coréens n'aient d'autre choix que de le tuer, provocant un casus belli donnant au Japon une raison de lui déclarer la guerre. Une telle entreprise aurait été cependant désastreuse, notamment sur les finances balbutiantes du pays, et est refusée. Saigodémissionne de toutes ses fonctions et rentre dans sa ville natale, Kagoshima.

Il fonde une école militaire privée, afin surtout de canaliser les énergies des anciens samourais qui l'aidèrent à combattre le shogunat. Craignant une rebellion de ces forces nostalgiques, legouvernement impérial envoie un navire de guerre à Kagoshima pour prendre toutes les armes et munitions des arsenaux. Ironiquement, cela conduit les tensions déjà importantes (en cette même année de 1877, le gouvernement supprime les rentes des samourais) à éclater en conflit armé. Un millier d'étudiants armés tout autant d'armes à feu moderne que d'armes traditionnelles (sabres, lances, arcs) attaquent les ports et arsenaux. Devant ce fait accompli, Saigo, écartelé entre la manifestaion vivante de ses morales qui disparaissent et son désir pacifique loyal au Japon, est poussé a mené la rebellion. À 60 contre 1 environ, les mathématiques n'étaient pas du côté des insurgés. Quelques mois plus tard, Saigo lance une charge héroïque et stupide, à la tête d'une armée bigarrée, entre fusiliers sans munition et sabreurs anachroniques, contre une compagnie de mitrailleuses modernes. Blessé à la cuisse, il se retire du champ de bataille pour s'ouvrir le ventre comme l'exige son rang, et ainsi meurt le dernier samourai.

Bien que le grand Saigo restera dans l'inconscient collectif comme étant un grand héros, le gouvernement a maintenant toute liberté de révolutionner le pays, et de le modeler comme une puissance occidentale. Il adopte une constitution, inspirée de la constitution de l'Empire Germanique, et fait des réformes de fond afin de moderniser le pays dans tous les domaines : sciences modernes, langues, technologies, constructions, agriculture, finance... et sports. Aux arts martiaux, associés à la tradition rétrograde, sont préférés les sports occidentaux, comme le base-ball (encore très en vogue au Japon aujourd'hui) et le rugby, par exemple. Mais alors, que diable s'est-il donc passé pour que nous étudions l'aikido chaque semaine ? Nous verrons cela dans notre prochain et dernier (ouf !) chapitre !


Vers Chapitre 6

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