Historiette du Japon: Chapitre 1


« "Barbarism is the natural state of mankind," the borderer said, still staring somberly at the Cimmerian. "Civilization is unnatural. It is a whim of circumstance. And barbarism must always ultimately triumph." »

Notre voyage commence aux tous premiers siècles de notre ère, vers 450. En Europe, Rome n'est plus depuis peu, les barbares (Goths, Vandales...) déferlent un peu partout. À quelques milliers de kilomètres de là, l'écriture par idéogrammes est arrivée au Japon via la Chine. Une sorte de paysannerie clanique émerge alors, exploitant les rares terres cultivables (faut se rappeler que le Japon est majoritairement constitué de montagnes), concentrées sur les deux plaines très fertiles du Kinai (autour d'Osaka et de Kyoto) et du Kanto (autour de l'actuelle Tokyo) - voir http://www.globaltrade.net/images/map/map-japan.gif par exemple pour avoir une idée de quoi que j'cause. Petit à petit, les clans se rassemblent, et une sorte de gouvernement se forme, à l'image des usages chinois, avec une bureaucratie civile centralisée. Son unité se cristallise autour de la figure de l'Empereur, issu d'une lignée héréditaire qui continue encore de nos jours, et qui prétend remonter aux temps mythologiques de la déesse du soleil Amaterasu.

Là, on voit une logique qui va perdurer encore pendant un bon millénaire, quoique sous différentes formes : ce proto-gouvernement demande effectivement à certains chefs de clan d'aller guerroyer contre les peuples aborigènes, notamment vers le nord et l'est, en leur promettant les terres qu'ils auront réussi à conquérir. Parallèlement, d'autres chefs de clans guerriers, dépossédés par l'évolution administrative, sont attirés par la capitale, et contribuent à son évolution sociale, religieuse, culturelle - mais laissent petit à petit leur pouvoir entre les sabres des autres.

Mais nous n'en sommes pas là... Pour l'instant, vers 700, la capitale est à Nara, avec un empereur fort, gouvernant de manière absolue une structure organisée rationnellement, en divisant les terres de manière (plutôt) équitable entre chaque sujet. L'aristocratie, rendue puissante par des impôts efficacement collectés, se lance dans des grands travaux publics - routes, irrigations, temples... La culture y est d'ailleurs florissante, avec les deux chroniques majeures, relatant les origines mythologiques du Japon (Kojiki et Nihon Shoki) écrites en ce temps-là, et le Man'yoshu, une collection de 5000 poèmes - principalement des tankas, les ancètres des haikus (les poèmes courts en 5-7-5 pieds). Tiens, autre événement qui augure une logique récurrente : la capitale se déplace de Nara à Kyoto, vers 800, pour échapper à la grogne des prêtres bouddhiques. Au Japon en effet, au moins jusqu'en 1600, les prêtres vont posséder un réel pouvoir politique, au même titre qu'un clan guerrier. Le bouddhisme ne rime pas (encore) avec non-violence, et les ordres religieux entretiennent des milices privées de taille conséquente, avec des milliers de mercenaires et de moines-soldats, réputés pour leur habileté notamment à la hallebarde (naginata).

Les terres étaient donc divisées en parcelles entre les sujets de l'empereur. La contrepartie était double : des impôts, en nature ou en corvées à payer, et la possibilité d'être mobilisé sur ordre du pouvoir exécutif. En théorie, cette idée du service militaire aurait pu marcher ; en pratique, les paysans mal entraînés et indisciplinés cherchent par tous les moyens à se dérober devant la conscription. Ainsi, les plus fortunés vont en payer d'autres pour se soustraire aux trois années de service, et, petit à petit, c'est une armée quasi-professionnelle qui se met en place. L'intérieur du Japon étant quasiment entièrement pacifié, les craintes viennent d'une invasion extérieure. Et le gouvernement perd petit à petit de l'influence au niveau local, ce qui augmente l'instabilité sociale, notamment dans les provinces éloignées de la capitale. Les fonctions de maintien de l'ordre, puis judiciaire se "privatise", au profit d'archers montés - les futurs samouraïs.

Un point étymologique, tiens : "samurai" viendrait du verbe "saburau", qui signifie "servir" ou "attendre à côté de", et était utilisé, dans cette situation, pour désigner, par glissement, les fonctionnaires qui servaient sur le terrain les intérêts des magistrats restés à la cour.

Mais Kyoto est le fief de la famille Fujiwara, qui, par un jeu d'intrigues politiques largement plus complexes que dans Game of Thrones, de mariages arrangés et de régences dans l'ombre, réussit à placer ses protégés au sommet de l'État, décidant de la politique du pays à la place de l'Empereur. À partir de ce moment-là, vers 700, le pouvoir politique réel ne sera plus entre les mains du Fils du Ciel, mais sera tenu par la noblesse de cour, puis par des seigneurs de guerre (les shoguns), puis l'armée (entre 1880 et 1945) et, plus récemment, par le Premier Ministre.

Fast-forward vers 1100 : le pouvoir impérial est entièrement dépendant des familles martiales (leskuge), hissées à la tête du gouvernement à la suite de réussites et récompenses militaires locales ; Dame Shikibu Murasaki écrit Le Dit du Genji, un des plus vieux romans au monde ; le bouddhisme continue de se développer dans les îles. La plus importante des familles contrôlant le Trône reste les Fujiwara, mais un paqueton d'autres gravitent autour, notamment les Taira et les Minamoto... qui, à la suite d'une flambée d'actes de sédition, se foutent allégrement sur la tronche en 1180. C'est la guerre du Genpei, nom formé des initiales des deux clans. En effet, il y a deux manières de lire les idéogrammes japonais : la lecture japonaise, kun'yomi, et celle, chinoise traditionnelle, on'yomi, dans laquelle Minamoto se lit "Genji" et Taira "Heike".

Chose intéressante : c'est pendant la première bataille de la guerre du Genpei que l'on assiste pour la première fois au seppuku (ou "hara-kiri", si on lit les mêmes idéogrammes en kun-yomi) d'un guerrier, le suicide rituel tant ancré dans l'imaginaire qu'il n'a pas quitté l'histoire, des 47 Ronin du XVIIIe siècle à Mishima en 1970. La guerre, une affaire de nobles qui cherchent à récupérer le pouvoir d'autres nobles, est une affaire de professionnels : les combats ne sont pas des batailles rangées, mais des duels codifiés d'archerie montée, ressemblant plus aux tournois médiévaux qu'aux plages de Normandie. Les deux armées se retrouvent, de part et d'autre du champ de bataille, et une flèche sifflante à tête creuse est lancée au début de la confrontation, pour attirer l'attention des dieux (les kamis, comme dans "kamikaze"). Puis, un combattant s'avance, déclame son pédigree et attend que quelqu'un de son rang accepte son invitation. S'ensuit alors un ballet galopant où les guerriers en armure lourde vont tenter de placer une flêche dans leur adversaire. Ces cavaliers sont accompagnés d'écuyers et de fantassins, armés de lances.

Bon, ok, je n'ai pas été très honnête, là. Les historiens s'accordent de plus en plus pour dire que cette description des conflits est celle, hagiographique, des écrivains de l'époque, embelissant pas mal leurs chroniques. Mais, à la limite, peu importe - c'est ainsi que les choses sont restées en mémoire. En tous les cas, l'important reste que la guerre est là éminément une affaire de prestige, entre gens d'un certain rang. On notera également que l'arme de prédilection est l'archerie montée (la "voie du guerrier" s'appelait alors "kyuba no michi" - l'arc et le cheval), et pas du tout le sabre. Celui-ci était long, très courbe, et pendait à la ceinture tranchant vers le bas (comme un sabre de cavalerie européen, si je ne m'abuse), et servait plus de symbole d'autorité que réel outil belliqueux.

Au final, les Minamoto sortent vainqueurs de ce conflit, et les Taira sont détruits. Là où ce conflit est historique (parce que des nobles qui se bastonnent, il y en a toujours eu), c'est que les Minamoto, au sortir de la guerre du Genpei, dépossèdent officiellement l'Empereur de tout pouvoir politique, et le récupèrent entièrement. Minamoto no Yoritomo, le chef du clan, se proclame seii tai-shogun, littéralement "le grand général qui soumet les barbares de l'Est" (anciennement, c'était un titre donné temporairement à un noble chargé de pacifier une région - comme les "tyrans" romains), raccourci en Shogun. Il déplace le centre du gouvernement à Kamakura, à deux pas d'un village marécageux qui s'appellera, d'ici 700 ans, Tokyo. Ce centre politique s'appelle le "bakufu", qui était le nom de la tente de commandement dans les campements des armées en campagne, montrant l'origine martiale. Chose primordiale : si, dans les faits, l'Empereur est relégué aux rites religieux, il reste cependant, traditionnellement, le vrai maître du Japon, de par son origine divine, le shogun n'ayant qu'un rôle de régent. On voit là toute l'ambivalence passionnante dans la logique japonaise : les choses dans la réalité ne sont ni ce qui est dit, ni même ce qui est écrit. Il y a toujours un aspect de tradition important à considérer, et ce, même si les faits vont en sens contraire.

Attendez, ça va se compliquer encore un peu... Mais pour l'instant, closons ce premier chapitre : l'ère féodale commence.


Vers le Chapitre 2

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